oiseaudenuit.net Un blog sur la vie, le temps, les nouveaux médias et la société.

1avr/12Off

« La forme, c’est le fond qui remonte à la surface »

Je n'aime pas particulièrement utiliser des expressions ou des phrases célèbres, d'autant moins quand il s'agit d'argumenter mes propos mais il faut bien reconnaître que certaines d'entre elles condensent à elles seules de grands principes qu'il est bon de se rappeler de temps en temps.

En effet, la présente expression, empruntée à Victor Hugo, devrait servir de crédo à toutes les personnes qui, un jour ou l'autre, s'engagent dans une démarche artistique.

Qu'il s'agisse d'interface graphique, d'architecture, de design d'objets, de clip vidéo, de film, de magazine, de photographie ou encore de sculpture, toutes les activités humaines qui exploitent l'expression personnelle, et à fortiori artistique, se trouvent invariablement confrontées au dilemme qui tendrait à indéfiniment questionner la forme et le fond, jusqu'à parfois vouloir les opposer.

Au-delà de sa symbolique, l'expression qui nous concerne ici me donne l'occasion et la légitimité, moi qui intervient dans une école supérieure d'infographie, d'insister sur ce qui, à défaut, n'est à priori pas la préoccupation dominante des apprentis infographistes qui fréquentent l'établissement, à savoir le fond. En effet, la grande majorité vient en s'intéressant prioritairement à la forme par l'intermédiaire de domaines spécialisés qui concernent la "représentation visuelle" tels que l'image de synthèse 3D, la publication assistée par ordinateur, la mise en page, le web design, les animations et illustrations numériques, sans parler des jeux vidéos. Autant de domaines modernes et branchés dans lesquelles les étudiants peuvent s'investir et qui symbolisent aussi à eux seuls pas mal de fantasmes et de fausses idées pour ces jeunes gens en recherche d'identité, de valeurs et de connaissances qui rêvent silencieusement de devenir un artiste moderne et pourquoi pas connu, souvent d'ailleurs sans savoir ce que c'est (1).

Ne s'investissant que rarement dans le fond, ils en viennent souvent, sans vouloir généraliser (j'insiste), à se retrancher derrière une forme d'épure graphique lorsqu'ils doivent fournir des propositions visuelles, d'ailleurs souvent maladroitement accompagnées de la justification "Mais c'est du minimalisme, Monsieur!". A les entendre, ce "minimalisme" serait sensé "mettre en valeur les contenus". Mwouais...

En fait, ce soit-disant "choix graphique" n'est en fait, il faut bien l'avouer, souvent qu'une roue de secours pour des étudiants bien intentionnés mais peut-être passablement en mal d'idées. Car il faut bien le reconnaître, cette proposition minimaliste dissimule souvent et avant tout un malaise, non-avoué et/ou inconscient, lié à un manque d'appropriation personnelle des enjeux (sémantiques) et des contenus relatifs au projet. Autrement dit, à force de travailler avec du faux-texte et des médias de substitution, sans réellement s'intéresser au fond, ils en viennent à faire des réalisations sans âme. Cette problématique a d'ailleurs été évoquée par de nombreuses personnes, y compris par Etienne Mineur dont j'avais déjà relayé les propos sur ce blog.

Il est évidemment de la responsabilité de l'auteur de prendre un soin particulier à imaginer et à concevoir la forme qu'il va donner à son message. Mais il est également de sa responsabilité de s'intéresser suffisamment au fond, au message et à l'essence du sujet abordé, jusqu'à en cerner les aspects les plus intimes, sans quoi son projet risque bien de passer pour un ersatz au "pays des templates" (pour reprendre les propos d'Etienne Mineur).

Maintes fois prise en exemple comme étant une grand réussite graphique, l'interface du webdocumentaire Gaza/Sderot illustre à merveille cet effort d'appropriation nécessaire, véritable travail d'introspection, dont ont fait preuve les concepteurs du projet envers le sujet abordé. En effet, la justesse, la simplicité et la pertinence du concept visuel utilisé par l'interface graphique parviennent à cristalliser l'intimité même du fond. Une idée qui paraît simple mais qui n'a pu être possible qu'en ayant bien compris la principale problématique commune partagée par ces deux communautés : la frontière.

Gaza/Sderot : un webdocumentaire produit par ARTE et développé par UPIAN. L'interface graphique se compose essentiellement d'une ligne oblique qui traverse et divise l'écran en deux parties d'égale importance. L'intégralité des interactions possibles sur le site hériteront obligatoirement de ce choix graphique fort et hautement symbolique.

Dès lors, si vous êtes à l'aube de concevoir un projet interactif, il ne vous reste donc qu'une seule chose à faire: vous investir pleinement dans le fond pour permettre à la forme de remonter. Et, en y travaillant assidûment, un design fort apparaîtra certainement, à ce point convainquant qu'il ne pourra que difficilement être remis en cause, au point de parfois (restons humble ;-)) faire l'unanimité des critiques.

Bon travail.

(1) Au-délà des images fortes véhiculées par les médias sur l'artiste moderne, l'entertainment et la société du divertissement, lisez ici, ou pour découvrir les autres facettes, souvent plus réelles, du métier d'artiste, tout moderne qu'il soit.

Image

Commentaires (0) Trackbacks (0)

Désolé, le formulaire de commentaire est fermé pour le moment

Aucun trackbacks pour l'instant